Le parcours du combattant
« Dans la pénombre d’une nuit d’été, nous savions que l’Humanité nous appelait. Notre Humanité, celle des jeunes, celle qui périt au nombre de 15 par jour ou qui, au lieu de sortir, est condamnée à se faire pousser dans un fauteuil roulant.
Trop de nos amis, de nos familles, en ont montré la preuve définitive et irréversible. Le genre de preuve qui nous fait dire que le chagrin est trop grand, trop lourd pour laisser la fatalité prendre le dessus.
Mais que faire devant l’étendue du désastre ? Quelle forme prendrait notre entreprise ? Comment exploiter notre force ?
Nous n’étions que deux et venions d’avoir 15 ans, mais nous ne pouvions plus attendre : la Route des Jeunes devait naître. Et lorsque le jour se leva, si les disparus n’étaient pas ramenés à la vie, nous savions au moins que leur mort ne serait plus jamais inutile. D’autres, grâce à eux, seraient peut être sauvés. »
Nous avons bien ri toutes les deux en relisant ce texte ridiculement lyrique, rédigé lorsque nous devions avoir quinze ans. Mais nous avons finalement décidé de le reproduire ici, tel quel. Car ce sont bien ces petites filles de quinze ans, sans expérience mais pleines de foi et emportées par l’excitation d’un projet commun « entre copines » qui ont créé la Route des Jeunes. Pourquoi vous faire croire autre chose ?
Et puis il en fallait du lyrisme ! Nous pourrions vous expliquer que la Route des Jeunes n’était rien à cette époque, vous dire combien nous sommes impressionnées par l’envergure qu’elle a prise aujourd’hui, en parlant de médias, de nombres d’adhérents, de subventions. Mais ce constat-là, chaque lecteur saura le faire en feuilletant cette revue. Nous avons choisi au contraire de vous montrer l’envers du décor, les obstacles que nous avons connus alors que nous étions jeunes adolescentes. Car si le succès est énorme, il n’a pas été gratuit. Et parce qu’après tout, c’est cela, créer une association : un parcours du combattant.
1996 : Pour créer une association, il faut des adhérents. Et pour avoir des adhérents, il faut des tracts. Qui peut nous financer 500 photocopies noir et blanc ? Nous n’avons rien, pas un sou, pas un téléphone, pas un timbre, pas une photocopie. Pas le début d’une adresse où recevoir le courrier. Gentiment, une autre association de sécurité routière, la Ligue Contre la Violence Routière, accueille notre demande de photocopies. Tout ne fait que commencer. Après avoir distribué ces fameux tracts dans nos lycées respectifs, et obtenu nos premiers adhérents, il faut les convoquer ! Mais où ? La Ligue Contre la Violence Routière nous hébergerait-elle ? Après un vote au sein de son conseil d’administration, c’est non. Et nous voilà en larmes. Même à ceux dont le soutien moral est acquis, cela semble compliqué de nous aider vraiment. Il va nous falloir de la ténacité pour faire comprendre que si, nous voulons vraiment sauver des vies. Et que nous saurons le faire, même à quinze ans.
1997 : Robert Trottein, du mouvement LASER, finit par croire en nous, et accepte de nous ouvrir les portes de son local : nous pouvons provisoirement y travailler sur ordinateur, y faire nos mailings grâce à leurs timbres, utiliser leur téléphone, y recevoir du courrier. Quelle aide ! Tous les mercredis après-midi après les cours, nous nous y retrouvons pour préparer nos projets.
Mais après cette première victoire, il faut récolter quelques dons et convaincre quelques adhérents. Nous décidons d’organiser un concert. Nous épuisons le carnet d’adresses de nos parents, et faisons partir un mailing depuis le local du mouvement LASER. Nous demandons que les réponses soient envoyées au local. Au bout de deux semaines, zéro réponse... Certains de nos amis nous assurent pourtant avoir envoyé des dons. Après une petite enquête, nous découvrons que le syndic de l’immeuble est furieux que le mouvement LASER nous héberge de manière informelle. Et que tous les courriers et dons qui nous ont été adressés sont partis délibérément à la poubelle. Le syndic, un fou que nous avons détesté longtemps, nous accuse : « Vous êtes comme l’ARC, c’est du détournement de fonds ». Une catastrophe pour notre petite association qui tente tant bien que mal de démarrer.
Mais parallèlement à ces obstacles que nous tenons à restituer ici, heureusement, d’autres croient en nous. Nous obtenons des « oui » qui nous permettent d’avancer. Après deux ans de lutte acharnée, un « oui » de la Prévention Routière d’abord, grâce à Jean Flory son président, qui accepte de financer notre première action. Un miracle. Et puis un premier « oui » aussi d’une discothèque du Gard. Nous décidons donc d’organiser notre première « Nuit pour la Vie » dans le Gard le 1er mai 1999.
Février 1999 : Il faut faire les choses bien, nous partons en mission préparatoire ! Nous avons 17 ans et pas de permis de conduire. Pour rencontrer les patrons de discothèque potentiellement intéressés, nous nous faisons donc conduire par nos parents. Au programme : visite de la toute première discothèque qui a accepté de nous accueillir. Une discothèque ? Plutôt une cabane dans la garrigue, introuvable même avec une carte très détaillée de la région. Lorsque nous arrivons enfin, accueillies par deux gros chiens, nous avons presque peur que quelqu’un ne sorte de là avec une carabine ! Il n’empêche que ce premier « oui » vaut de l’or. Car il nous permet de dire à d’autres patrons de la région que nous avons un soutien. Et ça fait boule de neige. Le deuxième patron qui accepte dirige, lui, une discothèque énorme (2000 entrées) mais un rien douteuse, dans le fin fond d’une zone industrielle. Comme il a été condamné à plusieurs reprises, c’est sa femme qui est officiellement « patronne ». Mais c’est avec lui qu’on traite, à 17 ans.
Mai 1999 : Cette première Nuit pour la Vie est un franc succès, dans quatre discothèques du Gard. Il faut rappeler qu’à cette époque, le concept du conducteur désigné n’existe pas et que la sécurité routière est loin d’être à la mode. Les jeunes que nous croisons à l’entrée des discothèques n’ont jamais soufflé dans un éthylotest, n’ont jamais entendu parler de taux d’alcoolémie légal, et encore moins de sécurité routière. Nous commençons à écoper un océan d’ignorance.
A la suite de cette première expérience, nous voici conviées à témoigner toutes les deux sur le plateau de « Place de la République », une émission de France 2. Imaginez notre joie ! Cela fait trois ans, déjà, que la Route des Jeunes est née dans nos esprits. Enfin une récompense concrète. Sur le plateau, un représentant de La Prévention Routière explique leur soutien financier et moral apporté à notre action. Il se montre enthousiaste : l’idée est originale, innovante, faite par et pour les jeunes, de manière très convaincante, il allait de soi pour la Prévention Routière de la soutenir. L’Etat, lui, que nous avions sollicité pour des financements, n’avait pas levé le petit doigt.
Novembre 1999 : Fortes de ce succès, nous décidons de lancer une deuxième action. Nous re-contactons alors naturellement la Prévention Routière, nous prenons rendez-vous avec eux, le jour des vacances scolaires. Nous arrivons dans les bureaux de la Prévention Routière, enthousiastes à l’idée de la reconduite de notre projet, chargées de bagages, quelques heures avant de prendre le train. Mais on nous apprend que « désormais la Prévention Routière lance sa propre campagne de conducteur désigné. Vous pouvez, bien sûr, vous associer en fournissant des bénévoles ». Nous nous retrouvons dans la rue, assises sur nos sacs, incrédules. Nous voici à nouveau sans subventions. Et notre idée est reprise par plus puissant que nous. Tout est à recommencer.
Il y a eu tant d’autres moments qui appartiennent aujourd’hui à la légende de la Route des Jeunes, d’autres grandes déceptions, d’autres joies immenses. Ces anecdotes sont précisément le reflet de ce que nous avons vécu : gros coups de spleen et euphorie se succédaient. Des portes se fermaient et nous étions perdues. Le lendemain, d’autres s’ouvraient, en grand. On ne continue un parcours du combattant que si les mains tendues sont à la hauteur des embûches, que si d’autres sont là pour nous aider à repartir.
Quand on crée une association, chaque timbre, chaque centime, chaque adhérent se gagne. Ou ne se gagne pas. Rien ne vous est donné. On oublie souvent cela aujourd’hui. Il est donc bon de le rappeler.
Mais il est bon de rappeler aussi ceux qui nous ont dit oui, et qui nous ont permis de commencer malgré toutes ces déceptions, de faire de petits pas sur cette interminable route. Outre ceux que nous avons cités, il y a eu Daniel Orgeval, de Draëger Industrie, dont le soutien a d’emblée été inconditionnel et de grande qualité : comment ferions-nous nos actions sans éthylotests ? Les Responsible Young Drivers, association équivalente à la nôtre en Belgique, avec une expérience bien antérieure et bien plus grande. Ils nous ont d’abord accueillis chez eux pour que nous prenions conscience du fonctionnement de leur structure, puis ils ont envoyé trois de leurs bénévoles en France lors de notre première Nuit pour la Vie, Amaury, Pierre et Alain. Ces trois bénévoles ont été formidables, parcourant des milliers de kilomètres pour nous aider, partageant leur savoir faire inégalable. Nous avons tant appris grâce à eux, tant ri avec eux. Alain est aujourd’hui décédé, et nous pensons souvent à lui. Madame Chanut, proviseur du lycée Victor Duruy, et Monsieur Lancelin, proviseur du lycée Jean de La Fontaine, qui nous ont autorisées à passer distribuer nos premiers tracts dans leurs classes, et nous ont ainsi permis de récolter nos premiers adhérents. Tant de personnes à la Ligue contre la Violence Routière, parmi lesquelles Chantal Perrichon, Jean Lefèvre, Christine Weil, et Pierre de Larminat. Madame Dekkers de la Prévention Routière. Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Jean Cluzel, qui nous a attribué deux prix. La gendarmerie de Bagnols-sur-Cèze, qui nous a fourni nos premiers alcootests. Monsieur Bervillier, qui a imprimé gratuitement nos premières affiches. Et tant d’autres.
Quelques années plus tard, nous avons pris du galon, la Route des Jeunes est une association qui s’est imposée, et sait se faire respecter. A l’été 2002, les responsables politiques ont décidé de faire de la sécurité routière une cause nationale. En septembre, nous sommes donc conviés aux premiers « Etats généraux de la sécurité routière ». A cette occasion nous avons préparé une intervention ; le texte est moins innocent, moins lyrique que celui que nous citons plus haut. Nous avons vingt-et-un ans et ça se sent. Mais il est aussi nettement moins idéaliste. Nous avons compris que ceux qui peuvent agir en grand se foutent de la sécurité routière et de nous, et nous avons acquis un ton de militantes. Nous concluons notre intervention désabusée sur ces mots : « Monsieur Raffarin, Monsieur de Robien, saisissez la main qui vous est tendue. »
Et à notre grande surprise, Monsieur Raffarin nous répond.
Et il dit que cette main, eh bien, il la saisit.
Il aura fallu longtemps, nous aurons eu besoin que bien d’autres nous tendent la main avant que le premier ministre accepte de saisir la nôtre...mais le parcours n’aura pas été vain. Les égratignures, les bosses, les larmes parfois, nous le savons aujourd’hui, auront servi à cela : débroussailler pour notre génération le chemin de la sécurité routière, et faire que ceux qui sont au pouvoir osent s’y engager avec nous. « D’autres seraient peut être sauvés »... et si nos 15 ans avaient raison ?