On s’assoupissait tranquillement, ce jour-là, amassés dans un des amphis de physique, au sous-sol du bâtiment scientifique, à écouter une voix chevrotante ânonner quelque loi mystérieuse de l’attraction, quand soudain trois coups discrets mais déterminés frappés à la porte de la salle tirèrent chacun de cette douce inertie collective, en réveillant l’espoir timide d’une petite distraction qui rende enfin le temps moins long, voire l’espoir fou d’une irrésistible péripétie qui mettrait un point final miraculeux à l’interminable péroraison pédagogique- et c’est là qu’ont fait irruption, souriantes et solidaires, Elvire et Ségolène. Elles ont demandé à la voix dont l’aigu s’était un instant, au grand soulagement de tous, interrompu, si elles pouvaient prendre la parole, puis elles se sont lancées :
"Chez les 12-25 ans, la première cause de mortalité, ce n’est pas le suicide, ce n’est pas la maladie, c’est les accidents de la route". Voilà le message, clair, terriblement simple et...révoltant ! A l’époque- c’est-à-dire l’époque du lycée, il y a déjà quelques années- cette statistique, qui est depuis devenue pour moi une réalité, je n’en avais aucune idée, je ne l’imaginais même pas. Mais je me souviens encore combien elle m’a, cet après-midi-là, percutée de plein fouet, comme elle a achevé, je crois, de tous nous réveiller. Alors que faire ? C’était l’idée : agir, réagir, se bouger. Refuser ce qui n’est pas une fatalité. Dire "stop", comme sur les tracts qu’elles nous avaient distribués. Dire stop, parce que les 12-25 ans, c’était nous, d’abord ; et c’est pourquoi nous étions aussi les premiers à devoir répondre présents, autrement dit, à prendre nos responsabilités.
Au début, donc, c’était juste une idée, et puis, peu à peu, c’est devenu une réalité : Elvire et Ségo ont créé la Route des Jeunes, et comme d’autres amis, j’ai eu envie d’y adhérer. Il y a eu une réunion, où l’on a décidé quelle action on allait privilégier pour commencer : c’est comme ça qu’on a voté, puis réalisé l’idée des Nuits Pour La Vie- et depuis, certaines figurent pour moi à la rubrique des nuits blanches les plus insolites, les plus mouvementées, les plus pleines de fous rires, à force de tourner en rond à la recherche d’une discothèque perdue, ou de s’y reprendre à trois fois avant de venir à bout des opercules sacrément coriaces des alcootests, sous les encouragements curieux et pleins de bonne volonté de conducteurs qui, souvent, viennent récupérer leurs clés avec la bonne humeur de ceux qui décrochent le gros lot dans un jeu.
Des souvenirs de nuits où l’on a tenté d’expliquer, sans moralisme ni agressivité, avec le sourire, et la complicité de l’âge, que chacun pouvait réagir, prendre ses responsabilités, et passer une bonne soirée. Des souvenirs de nuits en partie passées à parlementer, et plaisanter, avec parfois la grisante satisfaction d’avoir convaincu des réticents ou des sceptiques. Des souvenirs de nuits que j’aime bien évoquer lors des interventions dans les lycées, pour donner aux jeunes qui sont en face de moi la curiosité, ou même l’envie, peut-être, de s’engager, et avant tout l’idée que la responsabilité au volant n’a rien à voir avec une corvée, mais ressemble plutôt à un geste d’amitié pour ceux que l’on emmène avec soi, de respect pour ceux dont on croisera la route.
Parce qu’aujourd’hui, plusieurs années après cette entrée remarquée de la Route des Jeunes en plein cours de physique, c’est à mon tour de surgir dans des classes, de parler, de convaincre, d’animer. De même que pour les NPLV, nous avons choisi, en réfléchissant à la manière de mener nos actions dans les écoles, d’ y aller, un peu comme Elvire et Ségo étaient apparues ce jour-là, avec leurs sourires confiants et familiers : sans morale pré-mâchée, sans chercher à éveiller le chagrin ou la pitié, mais avec la conviction qu’on avait encore des choses à changer. Et puis, les actions dans les écoles, qui ont un autre tempo, qui laissent plus d’espace aux questions, aux réactions, au dialogue ou à la réflexion, réservent parfois aussi de réjouissantes surprises : ainsi ce petit de sixième qui, après avoir découvert à quoi servait un alcootest lors d’une sorte de jeu de l’oie que nous avons conçu pour présenter aux plus jeunes les principaux dangers à éviter sur la route comme piéton, passager, et plus tard conducteur, nous a soudain lancé :
"-Eh, dites donc, pourquoi on ferait pas comme pour les préservatifs avec les alcootests, pourquoi on mettrait pas des distributeurs à la sortie des discothèques ?"
C’était juste une petite idée. On ne lui avait rien soufflé. Mais quand je repense à ce jour où une petite idée a traversé un amphi de physique, et quand je vois sa trajectoire aujourd’hui, à travers ce qu’est devenue la RDJ, je me dis que cette petite idée a fait bien du chemin, et que je suis fière et heureuse, comme bénévole...vieillissante, d’en avoir fait un bon bout avec elle !